La philanthropie, une affaire de famille
19/02/2014

Anne-Claire Pache et Arthur Gautier, de l’ESSEC, présentent leur nouvel ouvrage aux Rencontres Internationales des Philanthropes.



19/02/2014

Les philanthropes sont des gens comme tout le monde. En fait, ils constituent une part importante, jamais atteinte auparavant, de la population, tandis que les fondations familiales continuent de se multiplier et de s’accroître aux États-Unis et dans le monde.

La diversité des ces fondations familiales est l’un des éléments marquants des Rencontres Internationales des Philanthropes du mois dernier. L’événement, organisé par le Monde et la Fondation de France, et en partenariat avec BNP Paribas Banque Privée, a rassemblé des personnes venues d’horizons divers, dont le dénominateur commun était de représenter des fondations de familles philanthropes.

« Ce qui distingue ces fondations familiales des fondations d’entreprise est la liberté et la flexibilité qu’elles manifestent pour atteindre leurs objectifs, déclare Anne-Claire Pache, professeur de politiques publiques et privées et à la tête de la Chaire Philanthropie de l’ESSEC. Pour elles, l’impact de leur philanthropie n’est souvent qu’une question de morale. »

Le professeur Pache est intervenue dans l’une des tables-rondes et a pu présenter son nouvel ouvrage, intitulé La philanthropie, une affaire de familles, écrit avec son collègue de la Chaire Philanthropie, le chercheur Arthur Gautier.

Les évènements déclencheurs : la perte, l’inspiration et l’abondance

Selon Arthur Gauthier, les principaux évènements déclencheurs de la philanthropie sont au nombre de trois. Ce peut être une expérience personnelle douloureuse, telle que le décès, la maladie, le handicap d’un proche. Ce peut être aussi une nouvelle étape dans la carrière, telle qu’une augmentation ou une grosse rentrée d’argent, la fondation d’une nouvelle entreprise, ou encore le départ à la retraite du philanthrope en devenir. Enfin, ce peut aussi être la rencontre personnelle avec une personne en difficulté.

Dans la plupart des cas, la décision se prend avec les enfants des fondateurs, voire avec la famille étendue. Néanmoins certaines situations peuvent créer des tensions dans la famille, surtout quand des héritiers ne veuillent pas reprendre la fondation, ou que des personnes qui veulent être parties prenantes sont éparpillées aux quatre coins du monde, ou encore quand des membres de la même famille ne sont pas d’accord entre eux. Pour éviter ces risques, les philanthropes se tournent de plus en plus vers des personnes extérieures chargées de gérer le projet, ainsi que vers les banques et les consultants, mais les risques sont toujours présents.

Du don dans l’ombre à la parole dans la lumière

La « philanthropie familiale » peut rassembler un groupe de parents proches, ce qui rend le terme très difficile à définir. Il peut recouvrir à la fois des familles nucléaires mais aussi étendues, et il peut parfois inclure les belles-familles –dans ce cas les choses se compliquent, car le risque court toujours qu’une branche de la famille se querelle  avec une autre. D’autre part, il était jusqu’à peu très difficile d’identifier les philanthropes individuels car ils avaient tendance à être plus repliés sur eux-mêmes qu’actuellement.

Identifier les fondations familiales en France est aussi un problème en soi, car elle n’a pas de statut juridique propre. La plupart des familles créent leur fondation sous l’égide de la Fondation de France ou d’autres fondations faîtières.

Il suffit néanmoins de dire que la philanthropie familiale est en pleine expansion à l’heure actuelle : aux États-Unis, on compte 40 000 fondations familiales. Si en France il n’y en a que 250-300, leur nombre ne cesse de croître et les plus importantes, telles que la Fondation Bettencourt-Schueller ou la Fondation Daniel et Nina Carasso, distribuent plus de 10 millions d’euros par an.

Mesurer l’impact : c’est plus que l’intention qui compte

Selon Anne-Claire Pache, pour les familles philanthropes, l’impact de leur philanthropie n’est souvent qu’une question de morale. À ce propos, deux grands types de posture se distinguent :

-Il existe d’une part les familles qui considèrent que le don est une fin en soi, l’expression d’une valeur personnelle en soi. Ces familles sont attachées à la gratuité et au désintéressement, avec souvent un engagement religieux. Selon elles, l’idée que l’on puisse s’intéresser à l’impact suggère qu’on attendrait un retour, ce qu’elles perçoivent négativement.

-D’autre part, il existe les familles qui considèrent que le don est un moyen pour générer un changement au sens large. Pour ce qui est de mesurer l’impact, certaines aimeraient le faire mais se heurtent à trop de difficultés. De très rares familles se disent qu’elles vont tenter, malgré ces difficultés, de mesurer leur impact, pour autant que ce soit possible.

Il est d’autant plus important de mesurer l’impact de la philanthropie que le monde comporte des risques. Selon François Rebeyrol, un des participants de la première table-ronde, 60% des projets financés par sa fondation réussissent, 30% connaissent un résultat mitigé et seulement 10% échouent.

D’autres philanthropes lancent néanmoins leur fondation avec expressément la volonté de s’assurer que leurs dons auront un impact. Quand Michael de Giorgio, un des participants de la deuxième table-ronde, vendit son entreprise et en retira une importante somme, il fut abordé par de nombreuses organisations caritatives. Ces mêmes organisations auxquelles il avait fait des dons revinrent l’année suivante, en lui demandant à nouveau de l’argent. « Mais elles ne pouvaient pas me dire ce qu’elles avaient fait de l’argent que je leur avais donné, et quand j’ai vu qu’il avait servi en grande partie à payer les salaires, j’ai fondé ma propre organisation caritative pour m’assurer que mon argent ne sert pas à payer les frais administratifs. Cela fait vraiment une différence. » M. De Giorgio incarne une nouvelle génération d’entrepreneurs qui se tournent vers la philanthropie, et qui sont très impliqués dans l’efficacité et l’évaluation de l’impact de leur philanthropie

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